Marie-Louise von Franz

Âme et archétypes

L’histoire a prouvé – comme Arnold Toynbee l’a exposé de façon impressionnante – que des peuples et des groupes d’individus ayant perdu leur mythe religieux périssent en peu de temps. Leur mythe donne un sens à leur vie, ils se sentent, à travers lui, intégrés harmonieusement au cosmos tout entier. De là vient l’importance capitale de leurs mythes de création. […]
Chaque fois que l’on détruit le mythe historique , religieux d’un peuple, les hommes perdent le sentiment d’appartenir à un tout rempli de sens et ils en sont désorientés.
[…] Pour de telles personnes, il ne reste plus d’autre but que d’acquérir des biens matériels ou de périr. Les jeunes partent, les vieux se résignent et la tribu se dégrade. Nous observons ce spectacle attristant partout où notre rationalisme technologique est entré en contact avec des peuples intacts vivant selon leur mythe. le « Grand Magasin » devient alors le temple moderne.

Masque

Masque ou voile mortuaire

Chaque année, dans le monde, 6 millions d’enfants meurent avant l’âge de 5 ans, dont la moitié de malnutrition, l’autre moitié se répartissant entre pneumonies, diarrhées, paludisme, tuberculose et sida pour l’essentiel.

Chez les adultes, les accidents du travail et maladies professionnelles en tuent environ 2 millions.

Les suicides et homicides en tuent environ 1,5 millions dont un tiers est lié à la consommation d’alcool, un autre tiers à l’usage de psychotropes dont beaucoup sur prescription médicale. On suppose que pour le tiers restant, la nature humaine se suffit à elle-même.

Parmi les maladies infectieuses de l’adulte, la palme revient encore aux pneumonies et diarrhées avec respectivement 3,5 et 2,5 millions de morts, suivies par le SIDA et la tuberculose avec chacun leur 1,5 millions de morts annuelles, puis le paludisme et la grippe avec chacun 500 000 morts.

Dans un autre registre, le tabac et l’alcool tuent à eux seuls 10 millions de personnes. Bien que les modes de calcul soient contestables, nous n’allons pas chipoter sur des écarts de 2 à 3 millions de morts. Les morts d’origine médicamenteuse commencent à être également comptabilisées,  dans les pays de l’OCDE, elles arrivent à se hisser parfois jusqu’à la troisième place de toutes les causes de mortalité. Là, évidemment, la polémique fait rage.

Le diabète et l’obésité représentent 4 millions de morts chaque année, et l’on se perd en conjectures sur les causes de ces épidémies. Trop récentes pour être de nature génétique. Il reste l’hypothèse des causes environnementales, mais le débat se veut ouvert, voire béant.

Nous ne parlons pas des morts par maladies cardio-vasculaires, tumorales ou neuro-dégénératives, puisque ce sont des morts liés majoritairement à l’âge. Il apparaît que ni les sciences biomédicales ni l’OMS et autres institutions n’aient encore considéré l’âge comme un facteur prédisposant à la mort. J’en suis ravi malgré les doutes liés à mon sens inné de l’observation.

Quelles que soient nos théories (infectieuses, génétiques, environnementales, économiques ou sociales) sur ces statistiques de la mortalité, on est en droit de s’étonner qu’une épidémie virale totalisant 1 million de morts en un an continue à susciter tant d’émoi médical et tant d’activisme politique. D’autant plus que l’éventail de nos actions sur cette épidémie est infiniment plus restreint que celui que nous avons sur les autres causes de mortalité ci-dessus énumérées. Ne parlons pas de l’âge moyen des décès de cette énième virose respiratoire, puisque l’âge n’est pas encore un sujet médical. J’en suis toujours ravi malgré quelques interrogations liées à mon esprit scientifique.

C’est pourquoi, lutter contre cette épidémie en exigeant le port du masque par toute la population est une mesure très judicieuse, car c’est assurément le meilleur moyen de se voiler la face.

Luc Perino
Médecin généraliste

Tester

Tester, détester (Exmed)

   À force de tester dans tous les sens les citoyens pour débusquer le virus du moment, les esprits confinés et hypnotisés vont bien finir par se réveiller. La foi, assez naïve, qui les/nous anime, au delà de la peur de la maladie qui peut tuer, est le sentiment de bien faire tout ce qu’on peut pour bouter l’ennemi invisible et invulnérable hors de nos vies. L’heure des évaluations sonnera. Elle sera riche en enseignements dans tous les domaines de nos activités humaines.
Impossible d’écarter l’hypothèse que cette histoire de tests crachant tous les jours aux médias leurs chiffres sidérants, on finisse par la détester. Avec tous ceux qui en auront assuré la promotion.

François-Marie Michaut
2-4 octobre 2020

Beauté et santé

Et si nous retrouvions la beauté ?
Dr. Françoise Dencuff

Lettre d’Expression médicale n°463
Hebdomadaire francophone de santé
11 septembre 2006

Un petit reportage de midi (Journal de TF1 – JT, lundi 4 septembre 2006) sur L’école Saint Thomas de Strasbourg m’a tout à coup incitée à réfléchir sur la Beauté et l’impact qu’elle peut ou doit avoir sur la santé. Une ballade de quelques heures sur la Toile m’a permis de mettre à jour quelques connaissances philosophiques et de donner chair à ces quelques lignes.

Retrouver la confiance:
En repensant à cet édifice superbe présenté au JT et surtout aux réflexions des élèves fiers de leur établissement et exprimant sans réserve la conscience de la chance qu’ils avaient de travailler dans un endroit exceptionnel, j’ai tout à coup réalisé à quel point la beauté était absente dans le monde de la santé.
Mais me direz-vous, selon le discours politiquement correct ambiant : « à chacun ses goûts ». Autrement dit la beauté n’existerait pas, seule subsisterait l’émotion esthétique.
Un petit détour par l’art me paraît nécessaire. Pendant longtemps l’art classique se fondait sur une opposition entre les œuvres d’art et les œuvres techniques. N’était art que ce qui n’était pas utile. Et l’art ne pouvait qu’être lié à l’intention consciente. Une œuvre de nature n’était pas belle puisque dans l’impossibilité d’être intentionnellement consciente de sa beauté.
Puis l’art dit contemporain a fait entrer les WC au musée. Autrement dit deux versions de l’art, et donc de l’émotion esthétique s’affrontent. L’inutile ou le conceptuel. Le tout pour l’art ou l’art dans le tout.
S’il est difficile de définir l’art, plus encore la Beauté. Et c’est un challenge terrible à relever en ce début de Millénaire : Nous avons un tel besoin de nous libérer des tensions que nous portons en nous, qu’il nous faut de l’énorme, de la puissance, de la violence pour dénouer nos troubles et arriver enfin à l’apaisement de la beauté. Pour rencontrer la beauté, l’esprit doit s’être vidé de ses tensions et doit avoir rencontré l’humilité. ( l’Essence de la beauté de Serge Carfantan, Philosophie et spiritualité)
Tout un programme…surtout pour les toubibs.

Restaurer la conscience
Et si nous demandions à Platon sa définition de la Beauté : Au sommet de l’Amour réside la compréhension de la Beauté, car la Beauté est ce que l’Amour découvre, quand il s’est dégagé de ses limites sensuelles, quand il s’est purifié de ce qui l’alourdit et le limite.
En lisant ces dernières lignes, il est évident qu’un (e) malade, polarisé sur sa pathologie, à fortiori si elle est grave, aura beaucoup de difficultés à penser à l’Amour et à la Beauté.
Comment peut-il, même s’il ressent l’Amour dont parle Platon, le vivre purifié de ce qui l’alourdit et le limite ? D’examens souvent invasifs en traitements qui ravagent le corps, sans oublier la peur qui sidère l’esprit, comment réveiller cet Amour, source de vie et d’espoir, comment redonner le goût de la Beauté à un visage sans cheveux ?
Toute notre société semble par son oubli de l’Amour avoir banni la Beauté.
Qu’y a-t-il de beau dans nos établissements de soins ? De la « fonctionnalité » pour permettre aux soignants d’aller plus vite, d’éviter les risques, les infections. Même les fleurs sont de plus en plus déconseillées. Le malade dans sa souffrance n’a que le sourire, rare malheureusement, des blouses blanches. Uniformité des couleurs, des murs, des meubles. Rien pour maintenir le vivant, pas de possibilité de repos, de retrait, juste le son des machines, des sonnettes, de la respiration si courte.

Renforcer la compétence:
De quelle compétence s’agit-il ? Est-ce que nous ne serions que des automates, soucieux du bon diagnostic ou du traitement adéquat ? Que nous manque-t-il alors pour que les malades puisent en nous une aide véritable ? Celle qui leur indiquera le chemin de l’Amour et de la Beauté ? Même et surtout s’ils savent leur vie presque au terme.
Si nous suivons les prescriptions de Serge Carfantan il nous faudrait d’abord, nous même, les soignants, vider notre esprit des tensions et agir avec humilité. Pour Platon nous devons aimer.
Car il faut être en paix et aimer pour construire des hôpitaux qui ne ressemblent pas à des prisons, s’aimer pour être beau et rayonner, aimer encore pour que chaque visite devienne un rayon de soleil, aimer pour écouter nos patients, là où ils sont et pas là où nos propres peurs voudraient qu’ils soient.
La séparation entre le beau et le technique et l’orientation désespérément scientiste de la médecine ont limité celle-ci au mortifère. La mort existe, la maladie aussi, alors pourquoi vouloir isoler les malades dans le laid ? L’art n’est peut-être pas en tout mais la médecine a nié son art. Peut-on imaginer que la Beauté repousse les limites de la souffrance ?
Je veux le croire, je le crois, je le veux. Et vous ?

NDLR : La publication de ce texte consacré à la beauté le jour anniversaire même du drame du 11 septembre n’est pas un simple hasard du calendrier, mais une volonté délibérée de ce site. Comprenne à sa façon ce rapprochement d’allure paradoxale chaque lecteur qui le pourra.

l’os court : « La beauté, comme les verres de contact, est dans les yeux de celui qui regarde. » Lew Walace

Des médecins

22 septembre 2020

Décloner nos carabins

  Le Monde du 22 septembre 2020 ( Soazig Le Nevé ) met en titre de la réforme annoncée des études médicales un terrible : « Jusqu’ici, on fabriquait des clones». Un système jugé par le gouvernement lui-même « un gâchis humain» . Nous qui avons dû devenir de force, au fil des générations, des sortes d’êtres deshumanisés, nous voici devant un défi surhumain. Comment, les plus hautement diplômés étant devenus les plus robustement robotisés, allons-nous trouver dans nos rangs des enseignants de taille à «décloner» l’esprit de nos confrères de demain ? Nota : le verbe décloner n’est pas reconnu par les moteurs de recherche.

Des clonés formant des non clonés, la manipulation ne va pas de soi. De quels médecins avons-nous besoin ? Pour exercer quels types de médecine ? Pour quelle médecine répondant au mieux aux besoins des hommes, et non des intérêts marchands ou administratifs ?

Personne – dans un pays se vantant de la qualité de ses soins de santé –  ne semble vouloir soulever avec lucidité ces questions toujours balayées sous le tapis des mesures à prendre d’urgence.

François-Marie Michaut (Exmed)
23-24 septembre 2020

Souvenir et hommage

René Dumont (1904 – 2001)

Un témoin engagé et désespéré du XXe siècle

Le premier « écolo » français

René Dumont (1904-2001) dans son film de campagne en 1974. En agrandissement : René Dumont à Paris devant la Tour Eiffel.René Dumont fut choisi par les premiers partis écologistes pour les représenter à l’élection présidentielle de 1974 qui allait amener Valéry Giscard d’Estaing à l’Élysée. Excellent choix malgré un résultat modeste, 1,32% des suffrages exprimés.

Cet agronome connu pour son engagement aux côtés des paysans du tiers monde allait en effet populariser le message écologiste auprès de millions de Français en usant d’un sens aigu de la communication. Pull-over rouge, crinière blanche et yeux bleus, il ne ratait jamais l’occasion de faire parler de lui par un coup d’éclat ou une foucade.

Visionnaire attaché au concret, il a entrevu avec une singulière prémonition les grands enjeux à venir, que ce soit l’explosion démographique du XXe siècle dont il s’est inquiété dès 1932, les dégâts de la colonisation sur les paysanneries pauvres, la faillite des indépendances africaines et bien sûr les effets de la surconsommation des pays riches sur l’environnement et le climat. Il s’est aussi trompé lourdement, sur l’agriculture intensive et le régime maoïste en Chine, mais n’a eu aucune réticence à admettre ses erreurs, du moins dans le premier cas.

Mais, victime de la malédiction de Cassandre, René Dumont a souffert de voir ses avertissements restés sans effet. Les écologistes qui ambitionnent de conquérir plusieurs grandes municipalités françaises ce 28 juin 2020 seraient bien inspirés de se pencher sur les raisons de son échec…

André Larané

Pierre Rabhi

Le Monde diplomatique Août 2018
Article de Jean-Batiste Malet

Démystification d’un leurre?

Le système Pierre Rabhi

La panne des grandes espérances politiques remet au goût du jour une vieille idée : pour changer le monde, il suffirait de se changer soi-même et de renouer avec la nature des liens détruits par la modernité. Portée par des personnalités charismatiques, comme le paysan ardéchois Pierre Rabhi, cette « insurrection des consciences » qui appelle chacun à « faire sa part » connaît un succès grandissant.

Dans le grand auditorium du palais des congrès de Montpellier, un homme se tient tapi en bordure de la scène tandis qu’un millier de spectateurs fixent l’écran. Portées par une bande-son inquiétante, les images se succèdent : embouteillages, épandages phytosanitaires, plage souillée, usine fumante, supermarché grouillant, ours blanc à l’agonie. « Allons-nous enfin ouvrir nos consciences ? », interroge un carton. Le film terminé, la modératrice annonce l’intervenant que tout le monde attend : « Vous le connaissez tous… C’est un vrai paysan. »

Les projecteurs révèlent les attributs du personnage : une barbichette, une chemise à carreaux, un pantalon de velours côtelé, des bretelles. « Je ne suis pas venu pour faire une conférence au sens classique du terme, explique Pierre Rabhi, vedette de la journée « Une espérance pour la santé de l’homme et de la Terre », organisée ce 17 juin 2018. Mais pour partager avec vous, à travers une vie qui est singulière et qui est la mienne, une expérience. »

Des librairies aux salons bio, il est difficile d’échapper au doux regard de ce messager de la nature, auteur d’une trentaine d’ouvrages dont les ventes cumulées s’élèvent à 1,16 million d’exemplaires (1). Chaussé de sandales en toute saison, Rabhi offre l’image de l’ascète inspiré. « La source du problème est en nous. Si nous ne changeons pas notre être, la société ne peut pas changer », affirme le conférencier.

Passé la soixantième minute, il narre le fabliau du colibri qui a fait son succès : lors d’un incendie de forêt, alors que les animaux terrifiés contemplent le désastre, impuissants, le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau avec son bec pour conjurer les flammes. « Colibri, tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu éteindras le feu ! », lui dit le tatou. « Je le sais, mais je fais ma part », répond le volatile. Rabhi invite chacun à imiter le colibri et à « faire sa part ».

La salle se lève et salue le propos par une longue ovation. « Cela doit faire dix fois que je viens écouter Pierre Rabhi ; il dit toujours la même chose, mais je ne m’en lasse pas », confie une spectatrice. « Heureusement qu’il est là !, ajoute sa voisine sans détacher les yeux de la scène. Avec Pierre, on n’est jamais déçu. » L’enthousiasme se répercute dans le hall adjacent, où, derrière leurs étals, des camelots vendent des machines « de redynamisation et restructuration de l’eau par vortex », des gélules « de protection et de réparation de l’ADN » (cures de trois à six mois) ou le dernier modèle d’une « machine médicale à ondes scalaires » commercialisée 8 000 euros.

À Paris aussi, Rabhi ne laisse pas indifférent. Le premier ministre Édouard Philippe le cite lorsqu’il présente son « plan antigaspillage » (23 avril 2018). « Cet homme est arrivé comme une véritable lumière dans ma vie », affirme son ancienne éditrice, désormais ministre de la culture, Mme Françoise Nyssen (2)« Pierre a permis à ma conscience de s’épanouir et de se préciser. Il l’a instruite et il l’a nourrie. Quelque part, il a été son révélateur », ajoute M. Nicolas Hulot, ministre de la transition écologique et solidaire (3).

En se répétant presque mot pour mot d’une apparition à une autre, Rabhi cisèle depuis plus d’un demi-siècle le récit autobiographique qui tient lieu à la fois de produit de consommation de masse et de manifeste articulé autour d’un choix personnel effectué en 1960, celui d’un « retour à la terre » dans le respect des valeurs de simplicité, d’humilité, de sincérité et de vertu. Ses ouvrages centrés sur sa personne, ses centaines de discours et d’entretiens qui, tous, racontent sa vie ont abouti à ce résultat singulier : cet homme qui parle continuellement de lui-même incarne aux yeux de ses admirateurs et des journalistes la modestie et le sens des limites. Rues, parcs, centres sociaux, hameaux portent le nom de ce saint laïque, promu en 2017 chevalier de la Légion d’honneur. Dans les médias, l’auteur de Vers la sobriété heureuse (Actes Sud, 2010) jouit d’une popularité telle que France Inter peut transformer sa matinale en édition spéciale en direct de son domicile (13 mars 2014) et France 2 consacrer trente-cinq minutes, à l’heure du déjeuner, le 7 octobre 2017, à louanger ce « paysan, penseur, écrivain, philosophe et poète » qui « propose une révolution ».

Tradition, authenticité et spiritualité

L’icône Rabhi tire sa popularité d’une figure mythique : celle du grand-père paysan, vieux sage enraciné dans sa communauté villageoise brisée par le capitalisme, mais dont le savoir ancestral s’avère irremplaçable quand se lève la tempête. Dans un contexte de catastrophes environnementales et d’incitations permanentes à la consommation, ses appels en faveur d’une économie frugale et ses critiques de l’agriculture productiviste font écho au sentiment collectif d’une modernité hors de contrôle. En réaction, l’inspirateur des « colibris » prône une « insurrection des consciences », une régénération spirituelle, l’harmonie avec la nature et le cosmos, un contre-modèle local d’agriculture biologique non mécanisée. Ces idées ruissellent dans les médias, charmés par ce « bon client », mais aussi à travers les activités du mouvement Colibris, fondé en 2006 par Rabhi et dirigé jusqu’en 2013 par le romancier et réalisateur Cyril Dion. Directeur de collection chez Actes Sud, fondateur en 2012 du magazine Kaizen, partenaire des Colibris, Dion a réalisé en 2015 avec l’actrice Mélanie Laurent le film Demain, qui met en scène le credo du mouvement et qui a attiré plus d’un million de spectateurs en salles.

Le succès du personnage et de son discours reflète et révèle une tendance de fond des sociétés occidentales : désabusée par un capitalisme destructeur et sans âme, mais tout autant rétive à la modernité politique et au rationalisme qui structura le mouvement ouvrier au siècle passé, une partie de la population place ses espoirs dans une troisième voie faite de tradition, d’authenticité, de quête spirituelle et de rapport vrai à la nature.

« Ma propre insurrection, qui date d’une quarantaine d’années, est politique, mais n’a jamais emprunté les chemins de la politique au sens conventionnel du terme, explique Rabhi sur un tract de sa campagne présidentielle de 2002. Mon premier objectif a été de mettre en conformité ma propre existence (impliquant ma famille) avec les valeurs écologistes et humanistes » — il n’obtint que 184 parrainages d’élu sur les 500 requis. Le visage caressé d’une lumière or, le candidat présenté comme un « expert international pour la sécurité alimentaire et la lutte contre la désertification » se tient parmi les blés. De l’Afrique du Nord aux Cévennes, en passant par le Burkina Faso, la trajectoire de Rabhi illustre les succès autant que les vicissitudes d’une écologie apolitique.

Né le 29 mai 1938 à Kenadsa (région de Saoura), en Algérie, Rabah Rabhi perd sa mère vers l’âge de 4 ans et se retrouve dans une famille d’adoption, un couple de colons formé d’une institutrice et d’un ingénieur qui lui donne une éducation occidentale, bourgeoise, catholique. L’adolescent d’Oran adore « écouter La Flûte enchantée, Othello ou bien un soliste de renom » à l’opéra (4) ; il aime la littérature française et les costumes impeccablement coupés qui lui donnent l’allure d’une « gravure de mode ». Fervent catholique, il adopte à 17 ans son nom de baptême, Pierre. « Je me sentais coupable non pas de renier la foi de mes ancêtres [l’islam], mais de ne point aller propager parmi eux celle du fils de Dieu. » Pendant la guerre d’Algérie, raconte-t-il, « me voici brandissant mon petit drapeau par la fenêtre de la voiture qui processionne dans la ville en donnant de l’avertisseur : “Al-gé-rie-fran-çai-se” ».

Il gagne Paris à la fin des années 1950 et travaille chez un constructeur de machines agricoles à Puteaux (Hauts-de-Seine) en tant que magasinier, précise-t-il lors de l’entretien qu’il nous accorde, et non en tant qu’ouvrier à la chaîne, comme on peut le lire dans Pierre Rabhi, l’enfant du désert (Plume de carotte, 2017), un ouvrage de littérature jeunesse vendu à plus de 21 000 exemplaires. C’est dans cette entreprise que le jeune homme rencontre en 1960 sa future épouse. La même année, il expédie une lettre qui changera sa vie. « Monsieur, écrit-il au docteur Pierre Richard, nous avons eu votre adresse par le père Dalmais, qui nous a appris que vous vous préoccupiez de la protection de la nature, que vous avez activement participé à la création du parc de la Vanoise, et que vous essayez d’obtenir la création de celui des Cévennes. Nous sommes sensibles à toutes ces questions et voudrions prendre une part active en retournant à cette nature que vous défendez. »

Étudiant en médecine avant-guerre, Richard devient, en 1940, instructeur d’un chantier de la jeunesse près des mines de Villemagne (Gard), sur le mont Aigoual (5). Cette expérience hygiéniste, nationaliste et paramilitaire l’influence durablement. En décembre 1945, il soutient une thèse de médecine qui assume un « parti pris évident »  : « La santé de l’homme est atteinte, et celle du paysan en particulier, et, par-delà, celle du pays, de la nation, écrit Richard — santé intégrale du corps, de l’esprit, des biens matériels, de l’âme (6) » Quatorze ans plus tard, en 1959, le docteur Richard joue son propre rôle de médecin de campagne dans un film de propagande ruraliste intitulé Nuit blanche, où il fustige l’urbanisation, l’État centralisateur, les boîtes de conserve et la politique de recrutement des entreprises publiques qui arrache les paysans à leurs « racines ».

Sur une photographie du mariage célébré en avril 1961, le docteur Richard offre son bras à la mariée, Michèle Rabhi, tandis que Pierre Rabhi donne le sien à l’épouse du médecin de campagne. « Pierre et Anne-Marie Richard sont les parents que le magicien nous a destinés », écrit Rabhi dans son autobiographie (7)« À mon arrivée en Ardèche, c’est lui qui m’a pris sous son aile. C’était mon initiateur », complète-t-il.

« L’homme providentiel »

Peu après, l’apprenti paysan rencontre l’écrivain ardéchois Gustave Thibon. Acclamé par Charles Maurras dans L’Action française en juin 1942 comme « le plus brillant, le plus neuf, le plus inattendu, le plus désiré et le plus cordialement salué de nos jeunes soleils », Thibon fut l’une des sources intellectuelles de l’idéologie ruraliste de Vichy. « Ce n’est pas mon père qui était pétainiste, c’est Pétain qui était thibonien », affirmera sa fille (8). Bien que ses thuriféraires n’omettent jamais de rappeler que Thibon hébergea la philosophe Simone Weil en 1941, ce monarchiste, catholique intransigeant, antigaulliste viscéral et, plus tard, défenseur de l’Algérie française fit régulièrement cause commune avec l’extrême droite.

Entre le jeune néorural et le penseur conservateur se noue une relation qui durera jusqu’aux années 1990. « On voyait chez lui une grande polarisation terrestre et cosmique, relate le premier. (…) J’étais alors très heureux de rencontrer un tel philosophe chrétien et j’ai adhéré à ce qu’il disait (9) » Dans le paysage éditorial français, Thibon a précédé Rabhi en tant que figure tutélaire du paysan-écrivain « enraciné » poursuivant une quête spirituelle au contact de la nature (10). Dans le hameau de Saint-Marcel-d’Ardèche où vécut Thibon, Mme Françoise Chauvin, qui fut sa secrétaire, se souvient : « Pierre Rabhi doit beaucoup à Gustave Thibon. Quand il venait ici, son attitude était celle d’un disciple visitant son maître. »

« J’ai fait 68 en 1958 ! », s’amuse, soixante ans plus tard, l’élève devenu maître, lorsqu’il évoque son « retour à la terre ». Le paysage intellectuel des années 1960 et 1970 ne l’enchantait guère. Quand on lui cite l’œuvre du philosophe André Gorz, auteur des textes fondateurs Écologie et politique (1975) et Écologie et liberté (1977), il s’agace : « J’ai toujours détesté les philosophes existentialistes, nous dit-il. Dans les années 1960, il y en avait énormément, des gens qui ne pensaient qu’à partir des mécanismes sociaux, en évacuant le “pourquoi nous sommes sur Terre”. Mais moi, je sentais que la réalité n’était pas faite que de matière tangible et qu’il y avait autre chose. » L’homme ne s’en cache pas : « J’ai un contentieux très fort avec la modernité. »

Sa vision du monde tranche avec la néoruralité libertaire de l’après-Mai. « Je considère comme dangereuse pour l’avenir de l’humanité la validation de la famille “homosexuelle”, alors que par définition cette relation est inféconde », explique-t-il dans le livre d’entretiens Pierre Rabhi, semeur d’espoirs (Actes Sud, 2013). Sur les rapports entre les hommes et les femmes, son opinion est celle-ci : « Il ne faudrait pas exalter l’égalité. Je plaide plutôt pour une complémentarité : que la femme soit la femme, que l’homme soit l’homme et que l’amour les réunisse (11) »

En plus de ses fréquentations vichysso-ardéchoises, Rabhi compte parmi ses influences intellectuelles Rudolf Steiner (1861-1925), fondateur de la Société anthroposophique universelle (12)« Un jour, le docteur Richard est venu chez moi, triomphant, et il m’a mis entre les mains le livre Fécondité de la terre, de l’Allemand Ehrenfried Pfeiffer, un disciple de Steiner, raconte-t-il. J’ai adhéré aux idées de Steiner, ainsi qu’aux principes de l’anthroposophie, et notamment à la biodynamie. Lorsqu’il a fallu faire de l’agriculture, Rudolf Steiner proposait des choses très intéressantes. J’ai donc commandé des préparats biodynamiques en Suisse et commencé mes expérimentations agricoles. »

À son arrivée en Ardèche, après une année de formation dans une maison familiale rurale, Rabhi fait des travaux de maçonnerie, travaille comme ouvrier agricole, écrit de la poésie, ébauche des romans, s’adonne à la sculpture. Sa découverte de l’agriculture biodynamique le stimule au point qu’il anime, à partir des années 1970, causeries et formations à ce sujet. Il se forge alors une conviction qui ne le quittera plus : la spiritualité et la prise en compte du divin sont indissociables d’un modèle agricole viable, lequel se place dès lors au centre de ses préoccupations. Une nouvelle fois, un courrier et la rencontre avec un personnage haut en couleur vont infléchir le cours de son histoire.

Fondateur de la compagnie de vols charters Point Mulhouse, bien connue des baroudeurs des années 1970 et 1980, l’entrepreneur Maurice Freund inaugure en décembre 1983 un campement touristique à Gorom-Gorom, dans l’extrême nord du Burkina Faso. Grâce à cette « réplique du village traditionnel avec ses murs d’enceinte qui entourent les cours (13)  », Freund compte faire de cette localité un lieu de « tourisme solidaire ». Las ! Quelques semaines plus tard, il découvre que le restaurant « traditionnel » sert du foie gras et du champagne car « des coopérants, mais aussi des ambassadeurs, viennent se détendre dans ce havre de paix ».

Au même moment arrive une lettre de Rabhi l’invitant à visiter sa demeure en Ardèche. Devant l’insistance de celui qu’il prend d’abord pour un quémandeur, Freund se rend à la ferme. « Avant même d’échanger une parole, en plongeant mon regard dans le sien, je comprends que Pierre Rabhi est l’homme providentiel », écrit Freund. « S’inspirant des travaux de l’anthroposophe Rudolf Steiner, Pierre Rabhi a mis au point une méthode d’engrais organiques (…) qu’il a adaptée aux conditions du Sahel. Il ramasse les branches, plumes d’oiseaux, excréments de chameau, tiges de mil… Il récupère ces détritus, en fait du compost, le met en terre », s’émerveille-t-il. Il place aussitôt Rabhi à la tête de Gorom-Gorom II, une annexe du campement hôtelier où l’autodidacte initie des paysans du Sahel au calendrier lunaire de la biodynamie.

Le 6 mai 1986, la chaîne publique Antenne 2 diffuse le premier reportage télévisé consacré à Rabhi (14)« Il y a un vice fondamental, explique le Français à Gorom-Gorom, sur fond de musique psychédélique. On s’est toujours préoccupé d’une planification matérielle, mais on ne s’est jamais préoccupé fondamentalement de la promotion humaine. C’est la conscience, c’est la conscience qui réalise. » Images de paysans au travail, gros plans sur les costumes traditionnels, paysages sublimes : le reportage fait dans le lyrisme. « Je crois que le Nord et le Sud n’ont pas fini de se disputer ma personne », conclut Rabhi. Aucune précision technique sur les méthodes agronomiques n’est en revanche donnée.

Quelques mois plus tard, fin 1986, l’association Point Mulhouse, fondée par Freund, demande à l’agronome René Dumont, bon connaisseur des questions agricoles de la région du Sahel (15), d’expertiser le centre dirigé par Rabhi. Le candidat écologiste à l’élection présidentielle de 1974 est épouvanté par ce qu’il découvre. S’il approuve la pratique du compost, il dénonce un manque de connaissances scientifiques et condamne l’approche d’ensemble : « Pierre Rabhi a présenté le compost comme une sorte de “potion magique” et jeté l’anathème sur les engrais chimiques, et même sur les fumiers et purins. Il enseignait encore que les vibrations des astres et les phases de la Lune jouaient un rôle essentiel en agriculture et propageait les thèses antiscientifiques de Steiner, tout en condamnant [Louis] Pasteur. »

Pour Dumont, ces postulats ésotériques comportent une forme de mépris pour les paysans. « Comme, de surcroît, il avait adopté une attitude discutable à l’égard des Africains, nous avons été amenés à dire ce que nous en pensions, tant à la direction du Point Mulhouse qu’aux autorités du Burkina Faso » (16). Deux conceptions s’opposent ici, car Dumont ne dissocie pas combat internationaliste, écologie politique et application de la science agronomique. Rabhi s’en amuse aujourd’hui : « René Dumont est allé dire au président Thomas Sankara que j’étais un sorcier. » Dumont conseillera même d’interrompre au plus vite ces formations. En pure perte, car Rabhi bénéficie de l’appui de Freund, lui-même proche du président burkinabé. Mais l’assassinat de Sankara, le 15 octobre 1987, prive Freund de ses appuis politiques. Rabhi et lui quittent précipitamment le Burkina Faso.

Cet épisode éclaire une facette importante d’un personnage parfois présenté comme un « expert international » des questions agricoles, préfacier du Manuel des jardins agroécologiques (Actes Sud, 2012), mais qui n’a jamais publié d’ouvrage d’agronomie ni d’article scientifique. Et pour cause. « Avec l’affirmation de la raison, nous sommes parvenus au règne de la rationalité des prétendues Lumières, qui ont instauré un nouvel obscurantisme, un obscurantisme moderne, accuse-t-il, assis dans la véranda de sa demeure de Lablachère, en Ardèche. Les Lumières, c’est l’évacuation de tout le passé, considéré comme obscurantiste. L’insurrection des consciences à laquelle j’invite, c’est contre ce paradigme global. »

Rabhi ne se contente pas d’exalter la beauté de la nature comme le ferait un artiste dans son œuvre. Il mobilise la nature, le travail de la terre et l’évocation de la paysannerie comme les instruments d’une revanche contre la modernité. Cette bataille illustre bien le malentendu sur lequel prospèrent certains courants idéologiques qui dénoncent les « excès de la finance », la « marchandisation du vivant », l’opulence des puissants ou les ravages des technosciences, mais qui ne prônent comme solution qu’un retrait du monde, une ascèse intime, et se gardent de mettre en cause les structures de pouvoir.

« Que nous soyons riche ou pauvre, affirme Rabhi, nous sommes totalement dépendants de la nature. La référence à la nature régule la vie. Elle est gardienne des cadences justes (17) » Dans Le Recours à la terre (Terre du ciel, 1995), il fait d’ailleurs l’éloge de la pauvreté, « le contraire de la misère » ; il la présente dans les années 1990, lors de ses formations, comme une « valeur de bien-être ». Quelques années plus tard, ce parti pris se muera sémantiquement en une exaltation de la « sobriété heureuse (18)  », expression bien faite pour cacher un projet où même la protection sociale semble un luxe répréhensible : « Beaucoup de gens bénéficient du secourisme social, nous explique Rabhi. Mais, pour pouvoir secourir de plus en plus de gens, il faut produire des richesses. Va-t-on pouvoir l’assumer longtemps ? » Pareille conception des rapports sociaux explique peut-être le fonctionnement des organisations inspirées ou fondées par le sobre barbichu, ainsi que son indulgence envers les entreprises multinationales et leurs patrons.

Fondée en 1994 sous l’appellation Les Amis de Pierre Rabhi, l’association Terre et humanisme, dont un tiers du budget provient de dons tirés des produits financiers Agir du Crédit coopératif (plus de 450 000 euros par an), poursuit l’œuvre entamée par Rabhi au Burkina Faso en animant des formations au Mali, au Sénégal, au Togo, ainsi qu’en France, sur une parcelle d’un hectare cultivée en biodynamie, le Mas de Beaulieu, à Lablachère. Entre 2004 et 2016 s’y sont succédé 2 350 bénévoles, les « volonterres », qui travaillent plusieurs semaines en échange de repas et d’un hébergement sous la tente.

Aux Amanins (La Roche-sur-Grane, Drôme), l’infrastructure d’agrotourisme née en 2003 de la rencontre entre Rabhi et l’entrepreneur Michel Valentin (disparu en 2012), lequel a consacré au projet 4,5 millions d’euros de sa fortune, s’étend sur cinquante-cinq hectares. Elle accueille des séminaires d’entreprise, des vacanciers, mais aussi des personnes désireuses de se former au maraîchage. La production de légumes repose sur deux salariés à temps partiel (vingt-huit heures hebdomadaires chacun) qu’épaule un escadron de volontaires du service civique ou de travailleurs bénévoles, les wwoofers (mot composé à partir de l’acronyme de World-Wide Opportunities on Organic Farms, « accueil dans des fermes biologiques du monde entier ») : « En échange du gîte et du couvert, les wwoofers travaillent ici cinq heures par jour, explique la direction des Amanins. Nous ne payons pas de cotisations sociales, et c’est légal. »

Son exercice de méditation terminé, l’un des quatre travailleurs bénévoles présents lors de notre visite gratifie son repas bio d’une parole de louange et confie : « En fait, on travaille plus que cinq heures par jour, mais le logement est très confortable. Être ici, ça ramène à l’essentiel. » Malgré la taille du site et la main-d’œuvre abondante, les Amanins déclarent ne pas atteindre l’autosuffisance alimentaire et achètent 20 % de leurs légumes. « J’ai vu des gens partir en claquant la porte, en se plaignant d’être exploités, témoigne Mme Ariane Lespect, qui a travaillé bénévolement au Mas de Beaulieu, géré par Terre et humanisme, ainsi qu’aux Amanins. Mais je crois qu’ils n’ont pas compris le message de Pierre Rabhi. Sortir du système, retrouver un échange humain, c’est accepter de travailler pour autre chose qu’un salaire, et de donner. »

Le prophète-paysan ne tire aucun profit monétaire de ces engagements bénévoles. Mais ces apprentis jardiniers sans grande expérience ni connaissances agronomiques qui bêchent le sol des « fermes Potemkine » donnent du « contre-modèle » Rabhi une image télégénique d’exploitation biologique économiquement viable — alors que ces fermes réalisent une part importante de leur chiffre d’affaires en facturant des formations.

Le mouvement Colibris ne supervise aucune exploitation agricole. Toutefois, son actuel directeur, M. Mathieu Labonne, coordonne GreenFriends, le réseau européen des projets environnementaux de l’organisation Embracing the World (ETW), fondée par la gourou Mata Amritanandamayi, plus connue sous le nom d’Amma (19). Sa tâche consiste à développer des « écosites modèles » dans les ashrams français d’Amma : la Ferme du Plessis (Pontgouin, Eure-et-Loir) et Lou Paradou (Tourves, Var). Dans ses comptes annuels de 2017, l’association ETW France, sise à la Ferme du Plessis (six hectares), déclare avoir bénéficié de l’équivalent de 843 710 euros de travail bénévole (20), toutes activités confondues. Et l’association MAM, qui gère Lou Paradou (trois hectares), de 16 346 heures (21) de seva, « l’une des pratiques spirituelles qu’Amma nous conseille particulièrement, le travail désintéressé en conscience, appelé aussi méditation en action, explique le site Internet de l’ashram. Cuisine, travail au jardin, ménage, travaux, couture… les tâches sont variées ». Les réseaux Amma et Colibris se croisent régulièrement, que ce soit lors des venues annuelles de la gourou en France, dans les fermes d’ETW, ou dans la presse des Colibris — Amma a fait la « une » du magazine Kaizen en mars 2015.

L’enthousiasme des patrons colibris

À partir de 2009, année marquée par la participation de Rabhi à l’université d’été du Mouvement des entreprises de France (Medef), le fondateur des Colibris rencontre des dirigeants de grandes entreprises, comme Veolia, HSBC, General Electric, Clarins, Yves Rocher ou Weleda, afin de les « sensibiliser ». Les rapports d’activité de l’association Colibris évoquent à cette époque la création d’un « laboratoire des entrepreneurs Colibris » chargé « de mobiliser et de relier les entrepreneurs en recherche de sens et de cohérence ». « On peut réunir un PDG, un associatif, une mère de famille, un agriculteur, un élu, un artiste, et ils s’organisent pour trouver des solutions qu’ils n’auraient jamais imaginées seuls », lit-on.

Désireux de stimuler cette imagination, Rabhi a également reçu chez lui, ces dernières années, le milliardaire Jacques-Antoine Granjon, le directeur général du groupe Danone Emmanuel Faber, ainsi que M. Jean-Pierre Petit, plus haut dirigeant français de McDonald’s et membre de l’équipe de direction de la multinationale. « J’admire Pierre Rabhi (…), je vais à toutes ses conférences », clame M. Christopher Guérin, directeur général du fabricant de câbles Nexans Europe (26 000 salariés), qui se flatte dans le même souffle d’avoir « multiplié par trois la rentabilité opérationnelle des usines européennes en deux ans » (Le Figaro, 4 juin 2018). Rabhi a également déjeuné avec M. Emmanuel Macron durant sa campagne pour l’élection présidentielle. « Macron, le pauvre, il fait ce qu’il peut, mais ce n’est pas simple, nous déclare-t-il. Il est de bonne volonté, mais la complexité du système fait qu’il n’a pas les mains libres. »

À force de persévérance, les consciences s’éveillent. Le 8 mai 2018, à Milan, dans le cadre du salon de l’agroalimentaire Seeds & Chips, M. Stéphane Coum, directeur des opérations de Carrefour Italie, disserte devant un parterre de journalistes et d’industriels. Trois mois à peine après que M. Alexandre Bompard, président-directeur général de Carrefour, a annoncé 2 milliards d’euros d’économie, la fermeture de 273 magasins et la suppression de 2 400 emplois, le dirigeant de la succursale italienne fait défiler une présentation. Soudain, une citation appelant à l’avènement d’un « humanisme planétaire » apparaît à l’écran, accompagnée d’un visage au sourire rassurant. « Il y a six ans, j’ai commencé à lire Pierre Rabhi, déclare ce patron colibri. Pour que nous parvenions au changement, il faut que chacun “fasse sa part”. Nombreux sont aujourd’hui ceux qui veulent changer le monde, et c’est aussi la volonté de Carrefour. » Réconcilier grande distribution et sollicitude environnementale, grandes fortunes et spiritualité ascétique : la sobriété heureuse est décidément une notion élastique.

Jean-Baptiste Malet

JM Pelt et le gigantisme

La raison du plus faible
La raison du plus faible de Jean-Marie Pelt
J M Pelt qu’on ne présente plus, nous livre une analyse intéressante sur l’évolution des espèces sous différente forme. il en vient à la conclusion que les espèces qui ont évolués vers le « gigantisme » ont finit par disparaître, soit à cause d’éléments extérieurs dont elles ont été victimes, soit du fait de leur inadaptabilités, infirmités qui seraient venues justement de leurs tailles et poids. Il est un fait, a chaque fois que la terre a connu de grands bouleversements, ces derniers ont été suivis par une éradication des espèces, et notamment des plus imposantes. Le petit serait donc plus à même de survivre dans un monde connaissant de grandes modifications, sa forme sa capacité d’adaptation serait plus adaptée. J M Pelt précise bien également qu’il n’est pas question de tirer un jugement moral des exemples qu’il prend, et de poursuivre : » le fort ou celui qui se croit tel peut s’affaiblir, le faible se renforcer. aucun statut n’est jamais définitivement acquis, c’est ce que les Bouddhistes appellent judicieusement, l’impermanence des choses.

Si le grand, le gigantisme finit par se scléroser, en tout cas se révèle incapable de s’adapter à un changement brutal ou durable, ne peut on pas transposer ce « défaut » à notre propre société et à son obsession de vouloir des structures toujours plus grandes pour former des blocs économiques soit disant de plus en plus puissants, mais dépendant tellement des uns des autres, qu’ils en deviennent ingouvernables….Ne serions nous pas de futurs Dinosaures?